Fort LaBière | Conte

Pierrot était petit. Il grandissait bien un peu chaque année, mais il restait toujours le plus petit de la famille, de la classe, de l’école. Il avait bien deux grands frères qui s’étiraient comme des échalotes, mais ça ne le faisait pas grandir pour autant. Il était petit Pierrot, il était curieux et avait beaucoup d’imagination.

Lorsque sonnait la cloche de l’école, Pierrot filait vers le dépanneur. Il n’y allait pas pour acheter des bonbons, mais pour rejoindre son grand-père : le Boss du dépanneur. Sitôt entré, Pierrot lui sautait dans les bras, sachant très bien que son grand-père allait lui faire « une attaque de bisous dans l’cou-partout-partout ». Pierrot était chez lui au dépanneur et les clients étaient bien habitués de le voir fureter à gauche et à droite.

Pierrot aimait jouer à la cachette avec son grand-père. Pendant que le Boss comptait jusqu’à 100 derrière le comptoir, Pierrot allait se cacher dans le dépanneur : sur les tablettes, derrière les boîtes de céréales, entre des caisses de bière… Il était tellement petit et agile qu’il pouvait se faufiler partout comme une petite souris. Pierrot grimpait parfois au plafond et se promenait sur les néons et les tuyaux, ramassant ainsi la poussière qui y était accumulée. Le Boss aimait bien que son petit-fils aide pour le ménage. Par contre, la mère de Pierrot aimait moins ces acrobaties lorsque venait le temps du lavage. Après avoir compté, le Boss finissait toujours par trouver la cachette de Pierrot, même s’il devait parfois tricher un peu et se servir des caméras de surveillance du dépanneur.

Le Boss devait bien retourner travailler un peu après avoir joué avec son petit-fils. Pierrot se trouvait alors un petit coin tranquille pour l’attendre et plonger le nez dans ses livres préférés. Il lisait et relisait sans cesse les aventures de Norac Bator, chevalier du roi. Il avait reçu son premier livre à sa fête (Norac Bator à l’école des chevaliers) et il en avait acheté un autre avec l’argent reçu en cadeau (Norac Bator et la prison de la mort). Incapable d’attendre à Noël pour avoir le tome trois (Norac Bator et le feu du désordre), Pierrot avait réussi à convaincre son grand-père de le lui offrir à l’avance. En vrai fan qu’il était, Pierrot avait décoré sa chambre aux couleurs de Norac Bator : château, boucliers et dragons en papier mâché trônaient sur ses étagères. Lorsqu’il plongeait dans ses livres, Pierrot voyageait dans un autre monde et n’entendait pas lorsqu’on l’appelait.

Son endroit préféré pour lire dans le dépanneur était situé à l’arrière, près du bureau de son grand-père. C’était l’endroit où les livreurs empilaient les caisses de bière jusqu’au plafond. Pierrot grimpait au sommet de ce donjon de carton pour lire en paix.

Un jour, le Boss a entendu un grand bruit. À l’arrière, les caisses de bière étaient tombées dans la vitre de son bureau en faisant éclater le verre, qui avait été projeté partout. « Pierrot ? PIERROT ! » Le Boss s’est précipité dans le tas de caisses brisées pour retrouver son petit Pierrot. Sous quelques caisses, encore bien accroché à son livre et à sa cape d’invincibilité, Pierrot était sain et sauf. « J’ai rien grand-papa, j’suis correct. »

Ce jour-là, sous le choc, le grand-père a annoncé à son petit-fils que jamais plus ils ne joueraient à la cachette dans le dépanneur, et que jamais plus Pierrot ne pourrait grimper partout. Peu conscient du danger qu’il venait de courir, Pierrot n’a pas compris. Il était triste et a quitté le dépanneur en pleurant.

Le lendemain, la peine de Pierrot a été grandement atténuée par sa journée d’école : c’était le jour de la visite au Salon du livre. Sac au dos, Pierrot a suivi son groupe et a participé aux différentes activités. Il cherchait partout ses livres préférés, mais son enseignante et ses amis l’emmenaient toujours près des animateurs et des mascottes de souris géantes. Pierrot aurait bien aimé quitter son groupe pour chercher à sa guise, mais on devait suivre le groupe.

Juste avant de reprendre l’autobus, il l’a vu : le kiosque de Norac Bator. Pierrot s’est avancé et a reconnu le monsieur derrière la table. Il paraissait un peu plus grand que sur la photo et ses lunettes étaient différentes, mais c’était bien lui, l’auteur de Norac Bator. Pierrot s’est avancé, a lancé un « bonjour » gêné et, avec l’argent que sa mère lui avait donné, a acheté le tout dernier livre de Norac Bator. L’auteur lui a signé une dédicace et a même fait un dessin pour Pierrot. Si son enseignante ne l’avait pas tiré par le bras pour le faire monter dans l’autobus, Pierrot serait encore planté devant le kiosque de son héros.

Sitôt l’école terminée, Pierrot a couru au dépanneur pour montrer son nouveau livre à son grand-père. En entrant, il lui a sauté dans les bras, a subi son attaque de bisous habituelle et lui a montré avec un enthousiasme débordant son nouveau livre comme s’il s’était agi du Saint-Graal. Pierrot était tout excité en racontant à son grand-père sa rencontre avec l’auteur, puis la dédicace et le dessin. Il avait oublié l’accident de la veille et la réaction de son grand-père.

De son côté, le Boss du dépanneur avait passé une bien mauvaise nuit. Outre la peur ayant suivi l’accident, il avait en mémoire les pleurs de Pierrot. Il se sentait coupable d’avoir fait de la peine à son petit-fils. Il allait maintenir sa décision d’interdire à Pierrot de courir et de grimper partout dans le dépanneur pour lui éviter un autre accident, mais il voulait aussi trouver une façon de se faire pardonner. Et il en avait trouvé une.

Lorsque Pierrot a eu fini de lui raconter sa journée et qu’il a enfin laissé parler son grand-père, le Boss lui a dit : « Pierrot, tourne-toi et regarde ce que j’ai fait pour toi ! » Pierrot s’est retourné et Pierrot a vu !

Devant lui, dans l’entrée du dépanneur, se dressait un château avec tout ce qu’il faut : les murs, les tours, la porte en arche et le donjon. Comme s’il s’était agi de blocs LEGO, le Boss avait construit un château avec des caisses de bière vides et bien collées. Pierrot avait maintenant son propre château. Il l’a visité, l’a admiré. Des drapeaux de plastique flottaient au sommet des tours et un dragon en peluche était accroché au plafond. Solennellement, il s’est autoproclamé Pierrot Ier, seigneur de Fort LaBière. Le Boss a souri et les clients présents ont applaudi.

Après avoir remercié son grand-père, Pierrot s’est caché dans les entrailles de son château, à l’abri des regards indiscrets, et s’est plongé dans la lecture de son nouveau et précieux livre : Norac Bator et le Cyclope de l’abysse.

Heureux de son coup, le Boss est retourné s’occuper de son dépanneur. Le reste de la journée a été très occupé avec les clients à servir et les représentants à rencontrer. Des policiers sont même passés pour questionner le Boss à la suite d’une série de vols dans le quartier. La soirée a vite passé et, lorsqu’est venue l’heure de la fermeture, le Boss ne voyait plus Pierrot nulle part. Il était probablement reparti chez lui pendant la visite des policiers. Le Boss a fermé le dépanneur et est rentré chez lui.

Lorsque Pierrot a ouvert les yeux, il a d’abord vu les tours du Fort LaBière, puis les drapeaux qui flottaient au vent ainsi que le ventre du dragon en peluche. Son livre de Norac Bator encore ouvert sur sa poitrine, Pierrot se serait réveillé lentement si un bruit ne l’avait fait sursauter. Un bruit de vitre brisée. Caché derrière les murs de son Fort LaBière, Pierrot Ier a jeté un œil par les meurtrières.

Seule une lumière de sécurité éclairait le dépanneur. La vitre du bureau était toujours cassée et quelqu’un l’enjambait. Pierrot s’est tout de suite dit que ce devait être un voleur. La bête s’est redressée, grande, robuste et impressionnante avec… un œil de lumière au milieu du visage. Un cyclope. Pierrot en était maintenant certain : un cyclope essayait de voler le dépanneur de son grand-père. Portant les mains à son visage, le cyclope a ouvert deux autres petits yeux de lumière. « Oh non ! » s’est dit Pierrot, « ce n’est pas un cyclope, c’est un TRICLOPE ! »

Pierrot est resté caché dans son fort. Qu’allait-il faire ? Voleur, cyclope ou triclope, peu importait : personne n’allait cambrioler le dépanneur de son grand-père. Il fallait agir, s’occuper de cette étrange bête comme le ferait Norac Bator. Pierrot avait donc besoin d’un plan. Il connaissait le dépanneur comme le fond de son sac d’école : il a établi son plan en moins de deux.

Pierrot est sorti du Fort LaBière sans se faire voir du triclope. Il a ensuite ramassé ce dont il avait besoin aux quatre coins du dépanneur : un bol de gommes à « une cenne » derrière le comptoir, de la pellicule moulante dans la deuxième rangée, un couvercle de poubelle et un balai dans le dépôt, de la ficelle au bout du comptoir. À l’abri des tours de son château, Pierrot était maintenant prêt à affronter le triclope. Sortant la tête de l’enceinte, il a crié : « Arggg ! »

Au fond, le triclope s’est tourné en direction du bruit, ses trois yeux lumineux balayant la deuxième rangée. Là, à deux pas devant lui, se trouvait un dragon. Pierrot a de nouveau crié « Arggg-Arggg ! » et le dragon a reculé au centre de la rangée. Intrigué par cette apparition, le triclope s’est avancé vers le dragon. Avant que le monstre ne puisse l’attraper, Pierrot a crié « Arggg-Arggg-Arggg ! » en tirant à nouveau sur la ficelle attachée à la peluche de dragon. Le triclope s’est encore avancé et penché vers le dragon, mais a été soudainement pris dans un filet invisible.

Pierrot avait tendu des rouleaux de pellicule moulante d’un bord à l’autre de la rangée, entre les deux colonnes de soutien, à la manière d’une toile d’araignée. Le triclope avait foncé dedans exactement comme l’avait prévu Pierrot. Pendant que le monstre se débattait pour retirer le plastique de son visage, Pierrot a lancé toutes les boules de gomme sur le plancher. Le triclope a perdu l’équilibre en marchant dessus et est tombé par terre.

Sans perdre une seconde, Pierrot est sorti de sa cachette et a sauté sur les tablettes. Tel un chevalier en armure armé du couvercle de poubelle et du balai, Pierrot a poussé tout le contenu des tablettes par terre, directement sur le triclope. Cannes de soupe et bouteilles de ketchup ont chuté avec fracas. Arrivé au bout de la rangée, Pierrot s’est servi du balai comme d’une perche pour traverser et répéter l’opération de l’autre côté. Produits nettoyants et sacs de farine ont fini par ensevelir le triclope.

Lorsque l’avalanche de produits s’est enfin arrêtée, Pierrot s’était à nouveau réfugié dans le Fort LaBière. Le silence régnait dans le dépanneur et tout était immobile. Pierrot surveillait la deuxième rangée par les meurtrières du fort. Il commençait à penser que tout était fini lorsqu’une main a surgi des décombres.

Lentement, les pots de relish et le papier de toilette ont bougé. Le triclope s’est relevé à peine et ses trois yeux lumineux se sont portés sur le Fort LaBière. Pierrot avait peur, il ne savait plus quoi faire. Mais si Norac Bator ne s’avouait jamais vaincu, Pierrot non plus.

En s’avançant, le triclope a poussé une canne de soupe aux tomates qui a roulé par la porte du Fort LaBière, juste à côté de Pierrot. Sans hésiter, Pierrot a saisi la canne et l’a lancée par-dessus le mur comme s’il s’était agi d’une grenade. Après une seconde de silence, on a entendu un « bang » sourd suivi d’un gros « BOUM ». Et plus rien.

Pierrot s’apprêtait à sortir de sa cachette pour jeter un œil lorsqu’une grande lumière a envahi les vitrines du dépanneur. Dans la noirceur de la nuit, une auto projetait ses phares dans le dépanneur. Pierrot a vu son grand-père entrer avec une lampe de poche.

« Grand-papa, grand-papa, y’avait un triclope dans le dépanneur, il voulait voler ton bureau, mais moi j’l’ai pas laissé faire grand-papa, j’ai protégé ton dépanneur grand-papa, comme Norac Bator, j’me suis débarrassé du méchant triclope avant qu’il ne te vole, grand-papa, t’aurais dû voir ça, j’ai… » Et pendant que Pierrot racontait son combat épique, le Boss a rendu son petit-fils à ses parents qui venaient juste d’arriver. Ils croyaient Pierrot chez son grand-père alors que ce dernier le croyait chez ses parents, jusqu’à ce qu’arrivent la panne d’électricité et l’heure du dodo, et qu’on se téléphone… Heureusement, le Boss a tout de suite retrouvé son petit-fils.

Épuisé par tant d’aventures, Pierrot serrait encore son livre contre son cœur lorsqu’il s’est endormi sur le siège d’auto. Le Boss l’a embrassé avant de rentrer au dépanneur. L’électricité revenue, le Boss a allumé les lumières et est allé dans la deuxième rangée où était encore allongé Denis, l’homme à tout faire, venu réparer la fenêtre du bureau.

« Hé, Boss. J’pense qu’y a des fantômes dans ton dépanneur ! »

© Marc-André Caron 2010 | Les Contes du Dépanneur

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