Un conte
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18
mai 2006
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Je présente ici le dernier conte que j'ai écrit.
Cette histoire est née lors d'un stage avec Jihad Darwich au
printemps 2005, alors que celui-ci nous demandait d'adapter une histoire
à notre sauce. Ma sauce était celle du dépanneur,
voici ce que cet exercice a donné. Vos commentaires sont les
bienvenues.
L'ogre

À force de travailler au dépanneur, il
vient un temps où l’on connaît tout le monde. Chaque
client a sa petite histoire. Untel fabrique des portes d’auto
dans une usine, un autre passe son été à regarder
la télé, d’autres encore s’occupent de leur
famille ou font du sport. Chaque client dévoile, au fil des visites,
ce qu’il est. Certains collent au comptoir et raconte leur vie
d’une seule traite à la moindre occasion, mais la plupart
du temps, c’est à force d’échange de sourires
et de politesse que chacun d’entre eux se dévoile. Par
contre, certains individus restent de glace, ont un minimum de conversation
et ne laissent rien entrevoir de ce qu’ils sont.
C’était le cas d’une petite fille
qui venait souvent au dépanneur. D’habitude, les clients
qui ne parlent pas sont de vieux monsieurs ou des madames snobinardes.
Elle, c’était une petite fille, une enfant d’à
peine dix ans. Pendant tout l’été, elle venait au
dépanneur, prenait deux cornets de crème glacée
dans le réfrigérateur, les payait sans dire un mot et
repartait.
Ce n’est pas elle qui nous a raconté son
histoire; c’est une conversation par-ci, un potin par-là
et quelques ouï-dire. La petite fille venait d’immigrer au
pays avec son père. Ils avaient fui leur pays après que
des soldats aient tué sa mère et son grand-père
dans une guerre civile dont on ne savait rien. Le jour où ils
ont quitté leur pays, le père laissait couler de grosses
larmes sur ses joues et c’est sa fille qui les essuyait. Le père
et la fille ne parlaient pas beaucoup. À tous les soirs, elle
allait acheter ses deux crèmes glacées et ils les mangeaient
ensemble, assis sur la galerie, sans dire un mot.
Elle était tout le contraire de Gringo.
Son vrai nom était Michel Michaud, mais il aimait
bien se faire appeler Gringo. C’est qu’il venait à
tous les soirs, après le travail, s’acheter une petite
bière mexicaine qu’il retournait boire chez lui. La bière
terminée, il revenait en acheter une autre qu’il retournait
boire chez lui et ainsi de suite. On s’est souvent demandé
pourquoi il n’achetait pas une caisse au lieu de les acheter une
par une comme ça toute la soirée. Bien entendu, il était
de plus en plus loquace à chacune de ses visites. Il nous faisait
croire qu’il parlait espagnol et donnait du señore y señorita
à qui voulait l’entendre. C’est généralement
vers 10 heures qu’il achetait sa dernière bière
de la soirée. Il accompagnait le tout d’un sac de Tostitos,
d’un pot de salsa et il achetait son dîner du lendemain.
On ne le revoyait ensuite qu’après son travail le jour
suivant.
Un jour, la petite fille est venue acheter ses crèmes
glacées plus tard qu’à l’habitude, à
l’heure où Gringo vient acheter son avant-dernière
bière de la soirée. Elle était derrière
lui dans la file et attendait son tour. Lorsque Gringo l’a vu,
il s’est émerveillé. C’est vrai qu’elle
était vraiment jolie, aussi jolie qu’une petite fille peut
l’être. Gringo s’est alors baissé à
son niveau et lui a dit : « Tu es donc bien belle». La petite
a reculé et lui a lancé : « Parle moi pas maudit
cochon!»
Gringo s’est tu. Il a pris ses affaires et a
quitté le dépanneur, deux grosses larmes sur ses joues.
La petite fille a payé ses crèmes glacées et est
retournée chez elle.
Ce soir-là, la petite fille a mangé sa
crème glacée avec son père, en silence sur la galerie.
Elle repensait à sa rencontre avec l’homme au dépanneur,
à ce qu’elle lui avait dit et aux grosses larmes sur ses
joues. Elle regrettait ses paroles.
Le lendemain, sur la rue, elle a vu Gringo qui revenait
de son travail. De loin, elle l’a suivie jusque chez lui. Elle
est restée un certain temps sur le trottoir, sans savoir quoi
faire. Après un moment, elle a monté l’escalier
et a frappé à sa porte. La porte s’est ouverte,
elle est entrée.
Aujourd’hui, son père ne mange plus de
crème glacée. Tous les soirs, il reste seul sur sa galerie
et verse de grosses larmes.

© Marc-André
Caron 2008