Conter, c'est voyager
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6
juin 2006
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Il y a trois ans de cela, je commençais à
écrire mon premier conte, un conte de dépanneur. Puis
j’en ai écris un deuxième, un troisième et
au bout de six contes, j’avais suffisamment de matériel
pour un spectacle. Je contais déjà à droite et
à gauche, courant les micros-libres et profitant de chaque occasion
au cercle des conteurs des Cantons de l’Est pour me pratiquer,
mais de là à avoir mon propre solo…
C’est Pétronella van Dijk qui m’a
donné ma chance. Celle-là même qui organise le Festival
Les jours sont contés en Estrie et qui m’avait un jour
donné un atelier de conte, c’est elle qui m’a offert
de me produire en solo avec mes Contes du dépanneur. Cette expérience
est à elle seule toute une aventure, mais ce sont des suites
de cette aventure dont je veux vous parler.
Lors de ma première, était assise dans
la salle Caroline Melon, directrice du Festival du conte interculturel
Bordeaux St-Michel. C’est en m’entendant conter la vie d’un
quartier par l’entremise d’un dépanneur qu’elle
eu l’idée de m’inviter chez-elle afin d’adapter
les Contes du dépanneur à la sauce bordelaise. Je n’avais
pas terminé mon tout premier spectacle solo que quelqu’un
pensait déjà à l’adapter! L’invitation
fut lancée et acceptée. Bref, pour faire une histoire
courte avec une histoire longue, j’arrivais à Bordeaux
8 mois plus tard afin de travailler sur une adaptation bordelaise de
mes contes québécois.
Avant mon départ je m’étais déjà
fait des plans pour adapter telle ou telle histoire. Je me disais que
j’allais changer tel nom, prendre tel produit au lieu d’un
tel et transposer l’action dans un autre lieu. J’étais
persuadé que mes histoires allaient rester les mêmes, que
seuls les décors et les costumes changeraient. Je me trompais.
Dès mon arrivée, je me suis ouvert aux
parfums de la ville, aux airs des rues et aux couleurs des gens. Un
de mes premiers réflexes a été de chercher l’équivalent
français au « crème soda » que j’utilise
dans Alibobo et les quarante douleurs. J’ai goûté
au Fanta à la fraise et je me suis dis que ça ferait l’affaire.
Chez nous, le crème soda est la liqueur (soda pour les Français)
que nous buvions lorsque nous étions jeune. La bouteille est
d’un rose horrible, c’est affreusement sucré et on
est vite malade si on en boit plus d’un. Tout le monde a déjà
but un crème soda et lorsqu’on y regoûte, on se souvient
de la raison qui nous a fait arrêter d’en boire étant
jeune. En France, le Fanta à la fraise est affreusement sucré
et je n’en ai pas bu un deuxième de peur d’être
malade. Mais voilà, ce ne sont pas tous les Bordelais qui y ont
goûté étant enfant, ce n’est pas un coca que
l’on boit de temps à autre en souvenir de son enfance.
Dans Alibobo, l’important n’est pas le
crème soda, mais la bouteille de crème soda dans laquelle
Alibobo peut mettre des bobos. À l’origine, si j’ai
choisi le crème soda pour mon histoire, c’est que je ne
voulais pas nommer de marques comme Pepsi ou Coke. Le crème soda
est une saveur et non une marque et avait un petit côté
« kétaine » (ringard si vous voulez) qui aidait bien
mon histoire. Pour la version bordelaise, je ne pouvais donc pas simplement
changer la sorte de liqueur, mais je devais trouver autre chose pour
qu’Alibobo y mette ses bobos. La solution m’est venue en
faisant la tournée des épiciers avec Cécile, une
conteuse bordelaise. Ce qui est typique chez « l’arabe »
(les dépanneurs de Bordeaux), ce sont les seaux d’olives.
Il y en a de toutes les sortes et pour tous les goûts. Un marchand
en offrait 18 variétés. Cette affiche m’est restée
dans la tête; « 18 variétés, les meilleures
de St-Michel ». Voilà, mon Alibobo allait manger des olives
et mettre ses bobos dans des contenants d’olives. J’étais
bien fier de mon idée, ça allait bien refléter
la culture bordelaise, jusqu’à ce qu’il me vienne
l’idée d’acheter des olives pour « essayer
», pour vivre ce dont j’allais parler. Surprise, les olives
en vrac ne se vendent pas dans des pots de verre, mais de petits sacs
de plastique. Oups! Alibobo a besoin de pots de verre. Que faire?
Comme j’aimais l’idée des olives,
il me fallait les mettre en pot. C’est là que m’est
venu l’idée d’une nouvelle partie à mon histoire.
Les olives en vrac se vendent bien et les pots d’olives commerciaux
prennent la poussière sur les tablettes jusqu’au jour où
les pots de verre se vendent mieux. Hassen, le propriétaire du
magasin, se demande ce qui se passe, et c’est cette interrogation
qui introduit Alibobo. Dans la version québécoise, Alibobo
est présenté dès le début par l’entremise
d’un autre personnage et j’explique simplement son don :
mettre les bobos en bouteille. Pour la version bordelaise, c’est
plutôt la vie du magasin qui aide à introduire le personnage
et son don s’explique de lui-même lorsque Hassen lui rend
visite.
La version québécoise de cette même
histoire a pour nœud l’arrivée de la machine à
bouteilles dans le dépanneur. À Bordeaux, pas de machine
à bouteilles, les bouteilles n’y sont même pas consignées.
Que faire? Les bobos doivent sortir des pots d’une manière
ou d’une autre. Je me suis donc demandé ce qui est caractéristique
à Bordeaux. Après une tournée des rues, une anecdote
sur des souterrains (merci Zizou) et une revue intitulée Bordeaux
Insolite (Le Point), j’ai eu ma solution. Au lieu que les bouteilles
de bobo s’accumulent dans une machine à bouteille, les
pots d’olives avec bobos seront entreposés dans une vieille
crypte. Cette même crypte sera dynamitée par les travailleurs
du Tram qui en ont assez d’être embêtés par
les archéologues qui découvrent de vieilles pierres dès
qu’un trou est creusé.
Même la fin de l’histoire a changé.
Dans la version québécoise, Alibobo quittait en ambulance
et revenait plus tard, transformé. Pour cette nouvelle mouture,
Alibobo reste ce qu’il est et part cacher les bobos ailleurs avec
l’aide d’Hassen. Les bobos sont cachés dans une forêt
protégée et seront en sécurité tant que
les arbres ne seront pas coupés. Une histoire raconte la transformation
d’un être humain et l’autre conclut sur l’importance
de préserver l’histoire et nos forêts. À la
base, on dirait la même histoire, mais je l’ai en fait déconstruite
et remodelée avec les nouveaux matériaux que m’ont
inspiré les gens du quartier, la forme des rues, l’histoire
de la ville et mon imagination.
À Bordeaux, Madame Gagné est devenue
Madame DuBol (deux noms chanceux), l’histoire des trois bossus
a retrouvé sa forme originelle et la chip à vœu est
devenu un biscuit chinois. J’ai pris quatre de mes histoires,
j’ai changé la recette, inclus de nouveau ingrédient
(du marché!) et ainsi créé une nouvelle saveur
pour chacune. J’aurais pu tricher et dire Fanta à la fraise
au lieu de crème soda et ainsi avoir la même histoire,
mais je ne suis pas un tricheur. Chaque histoire a été
une aventure pour moi.
Lors du spectacle où j’ai rendu ces histoires
aux Bordelais, j’ai moi-même redécouvert mes histoires
en les racontant, car c’était vraiment la première
fois qu’elles étaient contées. Je me les racontais
à haute voix, revoyant chaque visage, chaque rue qui m’a
inspiré. J’étais un guide québécois
qui faisait visiter les rues de Bordeaux à ses habitants, ça
avait quelque chose de surréaliste et d’extraordinaire
à la fois, comme un premier tour de manège.
Je suis arrivé à Bordeaux en touriste,
j’en suis reparti enchanté. Non seulement j’ai rencontré
Hassen, Sahid, Madame DuBol, les travailleurs du Tram, Jeanne, Sol,
François et tous les autres, mais j’ai aussi eu la chance
de raconter leurs histoires. Le conte est vraiment une belle façon
de voyager.

© Marc-André
Caron 2008